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L’initiative du cardinal de Québec de préparer un congrès eucharistique mondial à l’occasion des fêtes de la ville de Québec constitue un événement majeur. Elle oriente cependant ce dernier dans une perspective qu’on peut discuter.
Parmi les moyens utilisés dans la stratégie pastorale pour préparer cet
événement se distingue « l’Arche de la nouvelle Alliance ». Il s’agit
d’un coffret, orné de huit icônes, dont sept représentent des épisodes
de la vie de Jésus-Christ et d’une image de la madone, mère des
douleurs. Le tout est soutenu par deux figures d’anges et comporte, sur
ses côtés, des anneaux pour y passer des brancards, ce qui permet de le
porter d’un endroit à l’autre.(1)
Dans un premier temps, cette arche fait évidemment référence à l’Arche
d’alliance de l’Ancien Testament. Lors, de leur passage du désert, les
Hébreux, à la suite de Moïse, avaient construit une Arche qui voulait
signifier la présence du Dieu libérateur au cœur de leur pénible
traversée. Quand David puis Salomon construisirent le Temple à
Jérusalem, ils y mirent l’Arche mais l’attention se porta alors sur le
Temple. Lors de la destruction du Temple et de la déportation d’une
bonne partie du peuple à Babylone, on ne parla plus de l’Arche.
Ézéchiel soulignera cependant que Dieu était désormais présent parmi
les croyants exilés. (Ez.9-11) Pour le Nouveau Testament, la présence
de Dieu et sa Parole se retrouvent dans la personne de Jésus, le
Christ, qui marche sur les chemins des gens de son temps et qui, lors
de la cène avec ses amis, confie son grand désir de manger la pâque
avec eux, signe tangible de l’Alliance qu’il offre de la part de son
Père. Après sa mort et l’expérience croyante de sa résurrection, ses
disciples ont retrouvé la pertinence du prophète Jérémie (Jér. 3,16-17)
qui annonçait que la nouvelle Alliance serait inscrite dans le cœur de
chacun.
La décision de valoriser le symbole d’une nouvelle Arche peut certes
s’inspirer de cette tradition. Elle insisterait alors sur le besoin de
libération du peuple québécois et sur l’affirmation que la Parole
vivante de Jésus-Christ est toujours présente au cœur de leurs luttes
et de leurs aspirations les plus profondes. Or, il n’en est rien. Le
passage de l’Arche dans les diverses paroisses a pour but d’inciter les
quelques personnes qui y sont encore présentes de renouer avec
l’adoration du Saint-Sacrement et de les convaincre d’aller à Québec
pour le grand rassemblement qui aura lieu. Nulle part il n’est fait
mention de l’expérience actuelle des Québécois et des Québécoises,
petit peuple fragile qui vit une crise majeure d’identité, comme on
peut le voir à l’occasion de la commission Bouchard/Taylor, ballotté
par les appels contradictoires du monde de la consommation, se sentant
exclu, pour une grande part, de l’Église officielle à cause des
transformations de la famille et du mariage. On ne tient pas davantage
compte de la souffrance de milliers de femmes qui trouvent plus
d’égalité dans la société que dans leur Église. Pour sa part,
l’interpellation fraternelle des évêques de la part des milliers de
religieux et de religieuses n’a pas été entendue et à donné lieu à «
un débat avorté » qui creuse encore plus la césure entre les
responsables ecclésiaux et une certaine église prophétique.(2) Sans
parler du grand réaménagement des paroisses qui esquinte la poignée de
curés qui restent et leur enlève le temps de recréer des réseaux de
solidarité et des lieux de discernement spirituel. Cette absence de
l’histoire concrète n’est donc pas secondaire. Elle incline à penser
que l’Arche retrouvée n’est pas celle d’un cheminement dans le désert
mais plutôt celle de l’enchâssement de l’Arche dans le Temple. Partie
des églises et orientée vers une grande célébration, l’Arche a toutes
les chances de signifier une invitation à retourner dans les églises
qui se sont vidées, tout en faisant l’économie des causes multiples qui
les ont fait déserter.
La décoration de l’Arche confirme ce parti-pris d’une impossible
restauration. Les quatre parois de l’Arche sont, en effet, décorées de
reproductions d’icônes qui illustrent certaines pages d’évangile
auxquelles s’ajoute une icône de Marie, mère des douleurs. Les scènes
privilégiées comprennent les noces de Cana, la multiplication des
pains, la dernière cène, le lavement des pieds, la crucifixion, la mère
des douleurs, la résurrection et l’épisode des disciples d’Emmaüs.
Quatre des icônes ont un lien avec l’eucharistie, ce qui est
compréhensible dans une perspective de revaloriser celle-ci. Le fait de
choisir des icônes tend sans doute à montrer que la doctrine
actuelle vient de loin et qu’elle comporte un poids significatif.
Mais en gommant la rupture qui existe entre les icônes du passé et les
croyants ou croyantes actuels, on s’interdit de chercher de nouvelles
pistes à une foi qui demeure elle-même dans la mesure où elle s’expose
à l’alliance avec l’imprévu des autres. Fait significatif, on ne trouve
aucune allusion à l’expérience du dernier concile qui insistait sur le
« peuple de Dieu » qui chemine dans « le monde de ce temps », en
partageant les joies, les souffrances et les espoirs. Nous avons ainsi
un rappel d’événements passés qui sont rappelés à la foi du fidèle
d’aujourd’hui, lequel semble délesté de toute densité historique et qui
est ainsi invité à l’adoration du Pain sacré de l’eucharistie. S’il
s’agit de fortifier l’invitation à entrer en alliance avec le Seigneur,
cette dernière à toutes les chances de se restreindre à l’intériorité
individuelle de la personne et de n’avoir rien à dire dans ce qui fait
le pain et le beurre de ces mêmes personnes dans la société. Sans doute
pourra-t--elle trouver une consolation individuelle à la dureté de sa
vie mais elle sera peu portée à partager les efforts de ceux et de
celles qui voient que le Christ est en agonie dans la chair des
personnes exclues et qui travaillent , avec beaucoup d’autres, à
risquer une parole d’espoir et de compassion.
Nous touchons ici à la limite du courant cultuel pour comprendre
l’eucharistie. Pour compléter la réalité, il nous faut faire appel à
un second courant qui insiste sur le fait que Jésus, lors de son
dernier repas, à laissé comme testament à ses disciples l’invitation à
entrer dans ce qui a fait le cœur de toute sa vie : témoigner du désir
de Dieu de partager sa vie avec celle des humains que nous sommes.(3)
Cette invitation se manifeste dans le désir de faire alliance avec les
autres, en particulier avec ceux et celles qui sont en dehors de la
table, pour leur rappeler que le don porteur de vie est toujours
offert et qu’il nous faut, pour en vivre, refuser d’entrer dans les
luttes de pouvoir pour savoir qui est le plus fort.(Luc,22,24) Redonner
au pouvoir sa qualité de service est ici indissociable de l’acceptation
de l’alliance avec celui qui a donné sa vie pour que tous puissent
l’avoir en abondance. Mais pour ce faire, il ne faut pas sortir de
l’histoire car le chemin que nous avons à emprunter, comme le rappelait
Jean-Paul II , demeure celui des humains avec qui nous marchons.
Guy Paiement s.j.
1. On trouvera des exemplaires de cette Arche en vente à la Procure ecclésiastique de Québec
2. Voir : Alain Ambeault, Autopsie d’un débat avorté, Ottawa, Novalis, 2007
3. Consulter : Xavier Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique selon le nouveau testament, Paris, Seuil, 1982
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